ART, TECHNOLOGIE ET MÉTROPOLES : LE POSITIONNEMENT DE MONTRÉAL COMME VILLE D'INNOVATION DANS LE SECTEUR DES NOUVELLES TECHNOLOGIES - MÉMOIRE PRÉSENTÉ COMME EXIGENCE PARTIELLE DE LA MAÎTRISE EN SOCIOLOGIE À L'UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL PAR Sylvain Aubé (c) 2002
 
CHAPITRE IV

 LE POSITIONNEMENT DE MONTRÉAL

4.0 Montréal – une introduction

« Aux États-Unis, c’est le hardware; en Europe, c’est le software. Et à Montréal, qu’avons-nous à vendre? C’est le ‘brainware’, c’est-à-dire la portion artistique dans la recherche et l’expérimentation de nouveaux médias ».

- Monique Savoie[1]

Après avoir vu les trois liens théoriques qui unissaient l’art, la technologie et les métropoles, il ne nous reste plus qu’à voir leur application concrète dans un cas de figure choisi. Nous consacrerons donc ce dernier chapitre au positionnement de Montréal par rapport aux facteurs étudiés, ainsi que par rapport aux autres villes, notamment les villes canadiennes de Toronto et de Vancouver.

On parle beaucoup de comparaisons avec l’éternelle rivale que représente Toronto, principale ville canadienne en terme de population et capitale économique. Avec ses 3 326 510 habitants au recensement de 1996, la ville de Montréal ne représente plus que 78% de Toronto sur le plan de la population.[2]

Bien que première métropole historique du Canada, Montréal a vu Toronto la dépasser en taille et en poids économique. C’est à partir de 1976 que la principale ville de l’Ontario a rattrapé Montréal en terme de population, et depuis l’écart est allé en grandissant, comme nous pouvons le voir dans le tableau suivant.


Tableau 12 : Nombre d’habitants pour Montréal et Toronto depuis 1966 et rapport entre les deux populations.[3]

 

1966

1971

1976

1981

1986

1991

1996

Montréal

2 419 000

2 743 000

2 802 000

2 862 000

2 921 000

3 209 100

3 326 510

Toronto

2 146 000

2 648 000

2 803 000

3 130 000

3 427 000

3 898 830

4 263 760

%

112,7

103,6

100,0

91,4

85,2

82,3

78,0

 

Ce phénomène est largement explicable par la faible attraction migrante exercée par Montréal par rapport à Toronto et Vancouver. Si un des facteurs de mobilité sociale est celui de l’ouverture aux immigrants, de ce point de vue, Montréal est une ville relativement fermée, ce qui pourrait expliquer sa stagnation dans la courbe des populations.

En revanche, comme nous l’avons vu au chapitre 1, Montréal possédait en 1997 une industrie multimédia comparable en terme d’emplois, c’est à dire environ 8000 emplois spécialisés pour un nombre d’entreprises estimé à 650. Il est donc possible de trouver simultanément des signaux de déclins et de croissance.

            Pour ce dernier chapitre, nous allons donc nous concentrer sur le positionnement de la ville de Montréal dans le secteur des hautes technologies. Nous allons procéder à une analyse du positionnement de Montréal à l’échelle internationale, puis conclure ce mémoire avec nos recommandations pour l’avenir de la métropole.

Mais pour débuter, nous commencerons par un aparté historique sur un thème peu connu, c’est-à-dire les ‘nouvelles technologies’ à Montréal aux environs de 1900. Pour ce faire, revenons un siècle en arrière.

 

4.1 Le passé d'une technopole : Montréal comme ville d'innovation en 1900

Bien que le fait soit relativement peu étudié, Montréal a un long passé comme ville d’innovation, et un rôle central dans la tradition historique d'innovation canadienne. Ville clé de l'empire britannique en Amérique, sa relation avec Londres, capitale de l'empire, l'a toujours positionnée de façon avantageuse dans le secteur des télécommunications qui en était encore à ses balbutiements à cette époque. Par la suite, elle a continué de bénéficier de sa position stratégique sur le continent américain durant les deux Guerres pour poursuivre le développement de son industrie de la recherche de pointe.

Montréal a donc joué au 19e et 20e siècle le rôle de plaque tournante des développements technologiques en Amérique du Nord. Outre le développement du réseau des chemins de fer, ce fut la construction de deux autres types de réseaux qui furent les moteurs du développement technologique au pays : le télégraphe, puis le téléphone.

La nécessité de faciliter les communications face à l'étendue naturelle de l'espace canadien a peut-être été un facteur d'accélération, mais ne saurait expliquer à lui seul pourquoi Montréal fut un pôle technologique à cette époque. On ne peut sous-estimer le rôle des recherches majeures qui se sont tenues à l’Université McGill dans plusieurs découvertes et innovations mondialement reconnues. Mais les innovations de l’époque sont presque entièrement liées à la communauté anglophone de Montréal. Malheureusement, à cette époque, la participation du milieu francophone est plutôt limitée et peu de voix s’élèvent pour inciter à prendre le train du progrès en marche. Il y a toutefois quelques figures d’exception au cours de la première moitié du siècle[4]. On peut penser à Édouard Montpetit, économiste et à Jean-Claude Falardeau[5], un sociologue de l’Université de Montréal.

4.1.1 Montréal Télégraphe

Comme nous venons de l’affirmer, Montréal joua un rôle important dans le développement du télégraphe et de la téléphonie. Nous prendrons quelques minutes pour exposer cette partie méconnue de notre histoire économique.

En 1847, la première compagnie de télégraphe est incorporée au Canada et les premières lignes sont construites. La compagnie s’appelle Montréal Télégraphe.

Cette époque vient d’être remise en valeur, non par des historiens, mais bien par un regroupement d’artistes contemporains. En 1999, le nom de Montréal Télégraphe sera repris pour un projet d'exposition et un CD-ROM[6]. Celui-ci visait à marquer :

"la coïncidence en l'an 2000 d'un triple centenaire, marquant l'émergence au Canada des premières communications, transmissions radiophoniques, captations et enregistrements sonores. En rafale, Réginald Fessenden, transmet pour la première fois par télégraphie sans fil la voix humaine. (…) Émile Berliner, fonde la Berliner Gram-O-Phone Company à Montréal. C'est enfin en 1900 que l'édifice "The Telegraph Chambers" (…) a été construit." [7]

 

4.1.2 Brève histoire du télégraphe

L’histoire bien connue du réseau Internet (et de son ancêtre l’ArpaNet) en cache toute une autre, celle d’une idée qui remonte déjà à presque 250 ans. En effet, la première tentative expérimentale de transmission de signaux par voie électrique remonterait à 1753, alors qu’un inconnu dont l’histoire a oublié le nom[8] proposa la fabrication d’un appareil muni de 26 fils, un pour chaque lettre de l’alphabet, reliés à des électroscopes, dispositifs pouvant détecter des charges électriques. Sir Charles Wheastone appliqua avec succès les principes de l’électromagnétisme à la télégraphie et fut celui qui fut responsable de la première ligne télégraphique en Angleterre en 1837, sans toutefois utiliser le code Morse qui a été inventé l’année précédente, et qui se trouve encore à un stade expérimental.

Ce dernier permet l’interruption et le rétablissement du courant électrique en courts et longs intervalles (dots and dashes), un principe qui se rapproche donc du principe binaire des ordinateurs, bien que les deux ne soient aucunement reliés. C’est en 1843 que le Congrès des États-Unis accorde une subvention de 30 000 $ à Morse et à son équipe pour réaliser une première expérience de transmission télégraphique, qui aboutira en 1844 avec le code Morse comme standard. Le 24 mai 1844, l’assistant de Morse reçoit le premier message télégraphique en provenance de la Cour Suprême des États-Unis. En quelques années, notamment grâce à un développement accéléré durant la guerre de Sécession, le télégraphe devient un outil de communication efficace pour les postes, les chemins de fer et les grandes entreprises américaines de l’époque, qui peuvent pour la première fois conduire leurs affaires globalement.

La transmission de la voix fut la deuxième étape et elle fut bientôt suivie par le désir de conserver la voix sur un support physique, ce qui nous mena à l’invention du phonographe dans la même décennie. En effet, c’est en 1870 que ‘Thomas Edison inventa un appareil d’enregistrement automatique des messages télégraphiques sous le nom de ‘automatic telegraph’. Cet outil permettra à Edison de développer le phonographe en 1876, invention dont la paternité sera aussi réclamée par Charles Cros en France.’[9]

4.1.3 Quelques innovateurs de cette époque

C’est à cette époque fertile, entre 1870 et 1900, que Montréal accueillit plusieurs inventeurs qui jouèrent un rôle déterminant dans le développement des différentes technologies ainsi que les recherches qui s’ensuivirent. Nous allons dans cette partie souligner les rôles de quatre innovateurs canadiens ayant eu un lien avec la métropole, ce qui nous permettra par le fait même de reconstituer le puzzle des principaux développements technologiques en matière de télécommunications.

Les plus connus sont Bell et Marconi, bien que d'autres individus moins connus ont aussi participé à cette période d'effervescence, en occurrence Berliner et Fassenden. Ce dernier est en fait l’inventeur du premier ‘téléphone’ sans fil, bien qu’à l’époque ce fut la radio qui s’imposa comme technologie de choix pour la transmission de la voix sur de grandes distances alors que le téléphone suivit un tout autre type de développement sous Marconi.

Alexander Graham Bell (1847-1922)

Alexander Graham Bell est un Américain venu s'installer au Canada en 1870. Son intérêt pour l'acoustique lui vient de son père, Alexander Melville Bell, une sommité dans la recherche en physiologie vocale, et cet intérêt se développe dans un premier temps à l'usage des sourds-muets.

Le 7 mars 1876, le Bureau des brevets des États-Unis octroie à Alexander Bell un brevet qui marquera l’histoire :

 “The method of, and apparatus for, transmitting vocal or other sounds telegraphically… by causing electrical undulations, similar in form to the vibrations of the air accompanying the said vocal or other sounds.” [10]

 

Par la suite, Alexander Graham Bell fondera la compagnie Bell Téléphone du Canada en 1880, toujours en existence aujourd’hui, contrairement à la plupart des compagnies innovatrices de l’époque.

Émile Berliner (1851-1929)

Le système de Bell n'était pas encore fonctionnel, puisqu'il visait qu'une des deux parties de la chaîne de la communication, c'est-à-dire la partie "réception". C’est ici que l’Allemand Émile Berliner, qui passera aussi une partie de sa vie à Montréal, entre en jeu.

C’est bien après l’obtention de son brevet que Bell réglera le problème de la transmission. Émile Berliner en détient la clé : le microphone est breveté le 4 juin 1877. Bell en fait l’acquisition pour une somme considérable, environ $100 000, plus $5 000 par année de droits additionnels. (…) La même année, Thomas Edison obtient un brevet pour un émetteur similaire. Une controverse règne, encore aujourd’hui, quant à l’attribution de l'invention du microphone.’[11]

 

Berliner est surtout connu pour avoir été le fondateur de la célèbre maison de disques Deutsche Grammophon (1898). Après avoir fait breveté le microphone, il se consacre au développement de ce qui deviendra le gramophone, qui fonctionne avec des disques plats également développés par Berliner entre 1885 et 1887. Il vient ensuite s'installer à Montréal, où il développera la première usine d'enregistrements sonores de l'Amérique du Nord: 

‘Émile Berliner installe sa compagnie à Montréal, en 1900. La Berliner Gram-o-phone Company, située à l’époque rue de l’Aqueduc (maintenant rue Lucien-L’Allier), est une manufacture de gramophones et de disques. En 1904, il installe un studio d’enregistrement, rue Peel. Le premier disque enregistré à Montréal sera “ La Marseillaise ”, chantée par Joseph Saucier (1869-1941).’[12]

 

La compagnie déménage ensuite rue Saint-Antoine dans le quartier Saint-Henri au sud-ouest de Montréal, en 1921 et s’installe dans une usine de 50000 pieds carrés, une des plus modernes de son époque. Ainsi, une bonne partie de la production de disques sur la côte est américaine passe à cette époque par Montréal. En 1924, la Berliner Gram-o-phone Company est vendue à la Victor Talking Machine qui se fusionnera en 1929 à la Radio Company of America (RCA) pour devenir la célèbre RCA Victor.

Une partie du bâtiment est toujours existante, et on y trouve aujourd'hui le Studio Victor, un des plus vieux à Montréal, ainsi qu’un centre d’histoire très intéressant appelé Le Musée des ondes Berliner, fondé en 1996.[13]

Reginald Aubrey Fessenden (1866-1932)

Si la guerre de paternité des brevets entourant le téléphone et la communication sonore est notoire, il existe à cette époque un autre conflit concernant l’attribution d’une invention, qui allait changer l’histoire. Fessenden fut le premier à réaliser une transmission de la voix sans fil, à l'aide des ondes radio. Les inventions de Fessenden furent reprises par Marconi, qui est le prototype de l'homme d'affaires innovateur et sans scrupules. Le conflit Fessenden-Marconi reprend celui, éternel, de l'artiste innovateur contre le businessman opportuniste.

Nous nous attarderons sur Marconi dans quelques instants, mais auparavant, redécouvrons l’histoire oubliée de Réginald Fessenden. Pour mieux nous situer, nous devons savoir que la RCA s'appelait au départ la NESCO, et que parmi ses fondateurs se trouvait le canadien Fessenden.

En 1902 Fessenden obtient deux brevets concernant l’application des recherches sur la transmission de signaux par ondes électromagnétiques (ce qui rend possible la transmission de la voix). Fort de ces brevets, Fessenden fonde avec l’aide de deux millionnaires américains la National Electric Signaling Company (NESCO). Un désaccord avec la NESCO sur l’utilisation des inventions de Fessenden survient en 1910. Le 8 janvier 1911, il se voit chassé de la compagnie. La NESCO,  devenue la RCA,  lui versera, selon un règlement hors cour, un montant de $500,000.[14]

 

Fessenden fut surtout inspiré par les travaux de Bell, par l'entremise d'un oncle qui était assistant de ce dernier. Les deux familles habitaient d'ailleurs des villages voisins en Ontario. Mais alors que Bell travaillait surtout sur la transmission électrique de sons sur des câbles, Fessenden se tournait du côté de la radio.

Le but premier de Fessenden était de transmettre la voix sans l’aide des fils électriques., Fessenden réussit pour la première fois, en 1900, à transmettre la voix humaine par télégraphie sans fil (T.S.F.) à Cobb Island, Maryland. Ses premiers mots : “ One, two, three, four...” constituent le début de la première transmission radio ; le son étant porté par des ondes électromagnétiques (ondes continues) sur une distance de 1,6 kilomètre (un mile) est capté par deux mats de quinze mètres chacun. Dans ce dessein, il a dû concevoir et faire fabriquer un générateur doté d’un interrupteur produisant jusqu’à 10,000 impulsions par seconde.[15]

Guglielmo Marconi (1874 - 1937)

Marconi est crédité comme l'inventeur de la transmission par ondes radio, qui s'appuyant sur les technologies développées par le téléphone, résout le problème de la distance entre les deux points de communication. Il participa également à la première transmission radiophonique entre l'Europe et l'Amérique. Comme nous l’avons vu, Marconi l’emportera sur Fessenden pour la paternité de cette invention et passera à l’histoire.

Marconi invente la transmission radio en 1895, le “ Spark Transmitter ” en 1896, et en 1900, il celui-ci dote celui-ci d’un syntonisateur de fréquences (tuner). L’ère de la TSF prend son envol. En 1899, il réussit à transmettre un signal au-delà de la Manche, mais c’est le 12 décembre 1901 que sa première transmission transatlantique par sans fil aura lieu. Marconi réussit après plusieurs tentatives infructueuses, la transmission de la lettre “ S ” entre les sites de Poldhu (Angleterre) et Signal Hill (Saint–Jean, Terre-Neuve).[16]

 

Marconi, avec qui Fessenden était alors en compétition dans le domaine de la radio, reçu alors l'appui du gouvernement, ce qui eut l’effet d’une douche froide pour Fessenden. Il recevra alors 30000$ en subventions directes du Premier Ministre canadien Wilfrid Laurier, pour entreprendre l’installation d’un réseau canadien de télécommunications. Fessenden, lui, poursuivra sa carrière avec l’armée américaine en sombrant dans un relatif oubli, du moins jusqu’à ce quelques historiens viennent fouiller les antécédents d’une innovation de notre époque, c’est-à-dire le téléphone sans fil ou cellulaire. Voilà qui conclut notre aparté historique et qui nous permet de revenir au Montréal d’aujourd’hui.

4.2 Ce qu'on dit de Montréal à l’échelle internationale

La seconde partie de ce chapitre se consacre aux études comparatives concernant la métropole. Plusieurs firmes privées prestigieuses (la plupart étant américaines) publient de façon périodique divers types de palmarès comparant entre elles les principales régions urbaines d’Amérique. La plupart de ces études se limitent aux Etats-Unis, bien que quelques unes couvrent toutes les régions du globe. La plus connue est PriceWaterhouseCoopers avec sa série d’études comparatives (benchmarks) portant sur le multimédia.

Ces entreprises emploient divers critères sur une base qualitative pour comparer les villes entre elles. Toutes ces études sont difficilement comparables, puisque les calculs effectués ne sont que rarement disponibles, et toutes les firmes possèdent leurs propres formules, donnant des résultats différents.

En premier lieu, nous ferons donc un bref recensement des articles portant sur le positionnement de la ville de Montréal. Parmi le bassin d’articles disponibles, nous avons retenus les travaux du magasine Wired, de la firme PriceWaterhouseCoopers, du spécialiste montréalais Michel Cartier et de Georges Benko, auteur d’un ouvrage sur les technopoles contenant un chapitre sur les villes canadiennes.

4.2.1 Wired

Dans le palmarès du Wired[17] de juillet 2000 sur les technopoles (tel que décrit précédemment au chapitre 2 à la section 2.3.4), Montréal se classe 12e au monde et 6e en Amérique du Nord. Par rapport au continent, elle se trouverait derrière Silicon Valley, Boston, Chapel Hill (Virginie), Austin (Texas), et San Francisco, à égalité avec Seattle, New York et Albuquerque (Nouveau-Mexique).

 

Tableau 13 : Notes attribuées à Montréal par la revue Wired selon 4 critères d’évaluation des technopoles (2000). (Source : Wired, vol. 8 no.7, Juillet 2000)

Recherche universitaire

                         3 / 4

Compagnies établies

                         4 / 4

Entrepreneuriat  ou Start-ups

2 / 4

Capital de Risque

3 / 4

Selon l'analyse de l'auteure Jennifer Hillner, la force de Montréal serait la présence de sièges sociaux de grandes entreprises technologiques, que ce soit dans l'aéronautique ou les entreprises biopharmaceutiques. Celle-ci accorde d’ailleurs une note parfaite de 4 sur 4 par rapport aux grandes compagnies déjà établies. Au niveau de la recherche universitaire, puis du capital de risque, elle accorde une note de 3 sur 4, comparable aux autres grandes villes internationales, notant au passage la présence des quatre universités montréalaises et de plus de 200 centres de recherche, ainsi que le fait que Montréal récolte 45% du capital de risque canadien. La faiblesse de celle-ci serait du côté de la culture entrepreneuriale qui se traduirait par un faible nombre de start-ups par rapport aux autres villes.

4.2.2 Pricewaterhouse Coopers

Le 17 Octobre 2000[18], la prestigieuse firme PriceWaterhouseCoopers rendait publique une étude portant sur "l'élite nord-américaine de la densité des emplois reliés aux nouvelles technologies"[19]. Cette étude comparait les 15 villes nord-américaines comptant plus de 3 millions d’habitants, à l’aide d’un sondage auprès de 10000 firmes de plus de 100 employés.

Trois secteurs de pointe ont été identifiés : les NTIC (Nouvelles Technologie de l’Information et de la Communication), l’aéronautique et la biopharmaceutique. Pour Montréal, on a identifié 70000 reliés au NTIC, 11000 à l’industrie pharmaceutique et 26000 pour l’aérospatiale. On note que si Montréal n’a pas la taille nécessaire pour supplanter les grandes villes américaines, notamment San Francisco pour les NTIC, Seattle pour l’aéronautique et New York pour la biopharmaceutique, son excellente performance dans les trois domaines lui permet de tirer son épingle du jeu et de mériter une 4e place pour l’Amérique du Nord après San Francisco, Seattle et Boston. Dallas et Toronto suivent en 5e et 6e positions respectivement.

            Ces résultats suivent de très près ceux obtenus par le Milken Institute en 1998 lors d’une étude semblable, rapportée par Richard Florida[20]. Celui-ci déterminait les concentrations d’industries en haute technologie pour les grandes villes américaines seulement. Si on exclut le fait que le ‘Tech-Pole Index’ du Milken Institute ne considérait que les villes américaines, les résultats sont presque identiques. Il apparaît ici que les villes canadiennes auraient grand avantage à apparaître systématiquement dans les classements, puisque les villes de Montréal et de Toronto se retrouvent habituellement dans les pelotons de tête. Il faut garder ce fait en tête lorsque nous analysons les résultats des villes américaines.

Tableau 14 : Comparaison des résultats des études de PriceWaterhouseCoopers et du Milken Institute sur la concentration du secteur de la haute technologie pour les plus grandes villes nord-américaines (1998-2000).

 

PriceWaterhouseCoopers (2000)

Milken Institute (1998)

1) San Francisco

1) San Francisco

2) Seattle

2) Boston

3) Boston

3) Seattle

4) Montréal

4) Dallas

5) Dallas

5) Washington

6) Toronto *

6) Philadelphie

7) Washington

7) Atlanta

(* = Villes canadiennes)

4.2.3 Michel Cartier

Michel Cartier, un analyste montréalais, se penche depuis longtemps sur le cas de Montréal et de son potentiel technologique[21]. Nous l’avons rencontré dans le cadre d’une entrevue pour lui demander son opinion sur le sujet qui nous préoccupe ici. S’il se dit confiant pour l’avenir, il ne manque toutefois pas de relever de nombreuses erreurs de parcours qui nuisent aujourd’hui au développement de la ville.

La principale idée de ses travaux, tel qu’on a pu le voir dans de nombreuses publications depuis 1997, était la mise en place d’un ‘benchmark’, inspiré des travaux de la firme PriceWaterhouseCoopers et comparable aux autres grandes villes américaines. Or, ce projet n’a jamais vu le jour dans la forme souhaitée. La cause principale de cet échec serait une série de lutte de pouvoir intestines entre les différents organismes censés représenter Montréal, comme Montréal International, Montréal Technovision, le CRIM et le CESAM :

‘Tout un chacun a dit : ‘C’est à moi de faire ça’. Mais une technopole ne peut naître que s’il y a une volonté politique de tous les leaders de mettre quelque chose ensemble, c’est-à-dire de s’asseoir ensemble autour de la table. Et ça n’a pas fonctionné ici. Aux États-Unis, ce que j’ai aimé, par exemple à New York, c’était que les gens se sont assis autour de la table et se sont demandés ‘Comment il y a de milliards dans ce marché  là?’ et ‘Qu’est-ce qu’on va faire ensemble pour aller cherche notre part du marché’. Ici, le marché est très très restreint, et il y a beaucoup d’acteurs qui voudraient s’approprier la plus grande partie de ce marché’[22]

 

Il relève également le cas du financement de la Cité du Multimédia à Montréal, envers laquelle il est très critique, comme plusieurs acteurs du milieu. Bien que le programme ne soit pas une erreur en soi, son application concrète fut erronée. Il souligne le fait qu’au lieu d’investir 300 millions dans du béton, comme c’est le cas pour ce projet, il aurait été plus avisé d’investir la moitié de cette somme dans l’informatisation des entreprises québécoises qui elles auraient pu créer une demande au niveau des produits du multimédia montréalais. Dans la même veine, les 200 millions du programme du Ministère de l’Industrie et du Commerce (qui voulait mettre 12 000 entreprises canadiennes sur le Web) ont connu le même sort, puisqu’on n’a pas su réserver une partie des fonds pour développer la formation de ces entreprises.

Également, il soulève le cas de l’Alliance Numérique, qui n’a pas su affirmer son leadership, malgré un soutien budgétaire actif de la part de nombreuses entreprises.

Cette question du leadership revient constamment dans son discours, puisqu’au niveau économique il s’agit d’une question fondamentale. En effet, l’effet d’attraction qui assure le succès des différentes régions ne peut agir que si ces régions sont reconnues dans des domaines très précis. Selon lui, plus le temps passe, et plus il y a des créneaux qui se gagnent ailleurs. La question du ‘timing’ est évidemment essentielle, puisque selon Michel Cartier, les différents secteurs de la nouvelle économie connaissent des moments critiques où il est essentiel de saisir les opportunités. En d’autres mots, pour reprendre le vocabulaire aérospatial, il y aurait des ‘fenêtres’ à ne pas manquer, faute de quoi Montréal pourrait connaître des retards qui deviendraient vite insurmontables :

‘Il faudrait choisir certaines fenêtres qui sont encore là et y aller, mais à fond. Ce qui va jouer, c’est des masses critiques de talent, des masses critiques d’informations, des masses critiques de réseaux. C’est donc ce qu’il faut renforcer en ce moment.’[23]

 

Il existe une possibilité au niveau de l’image, où Montréal est déjà très forte en ce moment, avec des succès comme SoftImage et Discreet Logic. Également, la situation de Montréal la favorise dans l’élaboration de solutions multilingues, utilisant des utilisations en linguistique informatique.

La créativité seule ne peut toutefois assurer la pérennité de Montréal. Il y a certaines faiblesses majeures qui peuvent encore être corrigées. La première de celle-ci serait au niveau de la financiarisation, en d’autres mots l’abondance de capital de risque qui joue un rôle clé dans la R&D. L’autre problème serait au niveau de la mise en marché :

‘Au niveau des technologies de l’information, il est très clair qu’il y a trois ou quatre choses : on est très inventif, donc on est très fort quand vient le temps de créer des logiciels. Mais, on est zéro en ce qui concerne le marketing. Donc il faudrait à côté des appuis à la création de logiciels, avoir des appuis pour les réseaux de vente à l’extérieur.’[24]

Il faudrait également recentrer les efforts sur le marché américain et cesser de viser le marché français. Selon Michel Cartier, 80% du commerce à Montréal se fait déjà avec les grandes villes de la côte est américaine comme Boston, New York et Philadelphie. Pourtant, une partie de la conception se tourne encore soit vers la France, soit vers un marché strictement local.

4.2.4 Georges Benko

Ce géographe français est l’auteur d’un ouvrage important intitulé Géographie des technopôles[25]. Ce livre, datant de 1991, est souvent cité au niveau académique, notamment dans plusieurs travaux de maîtrise. Il a précédé de plusieurs années l’engouement public pour ce sujet et fondait déjà une partie de la clé du succès dans le secteur de la haute technologie sur une concentration d’entreprises dans des régions données.

Son livre concerne la plupart des régions que l’on rencontre dans tous les ouvrages, comme Silicon Valley. Il a par contre l’avantage de consacrer un chapitre aux villes canadiennes. Voyons ensemble le portrait qu’il brosse de Montréal.

L’auteur retrace une partie du développement historique de l’infrastructure montréalaise. Il note, parmi d’autres détails sur l’histoire économique de la ville, l’importance de la Cité scientifique de Montréal et de huit autres parcs industriels dans ce qui deviendra plus tard la Cité du Multimédia.

 Le principaux avantages notés sont les suivants : dans un premier temps, un important noyau d'entreprises innovatrices dans les domaines de l'électronique, des télécommunications et des produits pharmaceutiques. Cette concentration peut servir d’attracteurs pour de futurs développements industriels.

Deuxièmement, une communauté importante de chercheurs qui œuvre au sein des centres de recherche industrielle gouvernementaux et universitaires, ce qui favorise la recherche et le développement au niveau local.

Cet avantage est complété par d'excellentes institutions d'enseignement supérieur, qui peuvent assurer une relève au niveau de la main d’œuvre qualifiée.

Il existe un certain nombre d’avantages que possèdent les villes en tant que centres urbains, hors des questions strictement technologiques. De son côté, Montréal comme ville possède un tissu urbain relativement dense et bien desservi par un réseau de stations de métro. Elle possède aussi l’avantage d’avoir une industrie importante qui se situe près du croisement de grandes voies rapides, dont certaines font partie du réseau transcontinental. De plus, l’aéroport de Dorval a l’avantage de se trouver à quelques minutes du centre-ville et de desservir le continent américain, plus particulièrement l’ensemble de la côte est en vols directs.

Un certain nombre de désavantages posent néanmoins problème, les mêmes qui seront cités 10 ans plus tard par divers analystes. Le manque de capital-risque, expliqué entre autres par le conservatisme des financiers, viendrait freiner la croissance potentielle de Montréal.

La petite taille du marché québécois poserait également problème. En troisième lieu, George Benko note, de façon un peu plus subjective, un climat peu favorable pour les affaires.

            Montréal posséderait un concurrent auquel elle porterait rarement attention dans la région d’Ottawa, pourtant située à moins de 200 kilomètres. La cité technologique de Kanata en Ontario, qui accueille le Sheridan Park est un important parc de haute technologie, notamment grâce au soutien actif de nombreux contrats du  gouvernement fédéral[26], et n’a rien à envier à Toronto, une ville beaucoup plus importante en terme de population. Ce parc compte environ cent entreprises de haute technologie et plus de 20000 employés au moment où Benko écrit son ouvrage (1990). L’origine de ce parc concurrent remonte à 1948, date où les premières entreprises viennent s’y établir, mais son véritable départ se situe en 1958, date de l’arrivée du Bell-Northern Research, qui employait 2800 personnes en 1982. Il est constitué d’un tiers de centres de recherche fédéraux, d’un tiers de laboratoire relié à Nortel (anciennement Northern Telecom), alors que la dernière partie est constituée d’entrepreneurs étrangers, surtout américains.

Ce parc fait partie d’une série de centres industriels répartis à travers le Canada. On compte dans cet ensemble le Discovery Park en Colombie-Britannique, le Edmonton R&D park, The Univerity of Calgary Research Park, l’Innovation Place à Saskatoon en Saskatchewan, le Parc technologique Québec-Sainte-Foy et le Centre d'innovation industriel Waterloo en Ontario. Il existe aussi une série d’incubateurs pour les entreprises du secteur. On en compte dans presque toutes les provinces canadiennes : Burnaby (Colombie-Britannique), Calgary (Alberta), Winnipeg (Manitoba), Waterloo (Ontario), etc.

4.2.5 Toronto New Media Works [27]

Nous avons déjà abordé cette étude de PriceWaterhouseCoopers lors du premier chapitre consacré au multimédia. Outre Toronto qui en est le sujet principal, cette étude contient également une étude comparative incluant non seulement Vancouver et Montréal, mais aussi New York et San Francisco. Montréal étant en compétition directe avec Toronto, la firme a préféré soulever les points forts qui rendent Montréal plus compétitive, plutôt que ses points faibles. C’est pourquoi il n’y a pas de points négatifs à analyser ici, mais seulement des avantages.

            On souligne dans un premier temps l’importance des compagnies établies, qui incluent notamment Cognicase, Discreet Logic, Matrox, Softimage, Speedware et UbiSoft, et on souligne leur importance pour solidifier la croissance de la région. On mentionne également le fait que les nouveaux médias sont une priorité gouvernementale, ce qui se traduit par de nombreux programmes d’aide et des avantages fiscaux importants.

            La qualité de l’enseignement et l’abondance de main d’œuvre qualifiée en multimédia forme un troisième avantage. L’importante infrastructure déjà existante, c’est-à-dire les réseaux de télécommunications et de câblodistribution appartenant à Bell, Teleglobe, Cogeco, Videotron et Telus (QuebecTel), vont s’avérer utiles à long terme dans la capacité de distribution de produits des nouveaux médias. Finalement, la qualité de vie est un aspect à ne pas négliger, puisque Montréal offre à la fois un faible coût de la vie et un environnement attrayant par rapport à plusieurs autres villes.

4.2.6 Synthèse des forces et faiblesses de Montréal

Nous terminerons cette partie avec un tableau synthèse des forces et faiblesses de Montréal, disponible sur la page suivante. Celui-ci n’a pas de prétention scientifique, mais vise seulement à résumer  et à synthétiser l’ensemble des opinions soulevées. À preuve, certains éléments sont contradictoires, comme par exemple la question de l’abondance du capital de risque, qui est un plus selon le point de vue de Wired alors que Georges Benko le considère comme insuffisant.

Au niveau des avantages, nous retenons l’importance des industries pharmaceutiques et de l’aéronautique, en tant qu’industries innovantes générant beaucoup de recherche et de développement (R&D). Ces deux industries ont notamment l’avantage d’être plus matures que le multimédia et d’avoir des retombées économiques très importantes, qui solidifient la position économique de Montréal dans son ensemble. Dans la même foulée, on mentionne également l’importance et la qualité des entreprises établies à Montréal. Celles-ci peuvent servir d’accélérateurs pour développer la région.


Tableau 15 : Synthèse des forces et faiblesses de Montréal (2001)

 

Forces

Faiblesses

Wired

- Compagnies établies

- Beaucoup de capital de risque

- Beaucoup de centres de recherche

- Forte industrie de l'image (80% des logiciels en image numérique)

- Forte industrie pharmaceutique

- Faible esprit d’entrepreneuriat

- Peu de start-ups

PriceWaterHouseCoopers

- 4e ville d’Amérique du Nord  en haute technologie

- Forte industrie aéronautique

- Forte industrie pharmaceutique

- Pas de taille à rivaliser avec les plus grandes villes américaines

Michel Cartier

- Forte industrie de l’image

- Potentiel pour les produits multilingues

- Forte créativité

- Milieu fragmenté

- Peu de leadership

- Peu d’aptitudes en marketing

 

Georges Benko

- Concentration d'entreprise innovantes

- importante communauté de chercheurs

- Excellentes institutions d'enseignement

- Excellent réseau de transport

- Un climat peu favorable pour les affaires.

- Taille du marché québécois

- Le manque de capital-risque

Toronto New Media Works

- Compagnies établies

- Programmes gouvernementaux

- Main d’œuvre qualifiée et qualité de la formation

- Faible coût de la vie et milieu de vie agréable

- Infrastructures en télécommunication

N / A

 

La présence des quatre universités et des quelques 200 centres de recherche offre un noyau de chercheurs et une relève abondante et qualifiée. Ce bassin de talents peut s’avérer l’argument crucial pour attirer vers Montréal des entreprises de l’extérieur de niveau international.

Aussi, Montréal possède des atouts bien à elle dans des secteurs pointus. Au niveau du multimédia, le domaine de l’image est le plus souvent cité dans les avantages compétitifs de la ville, avec la présence de Discreet Logic et de Softimage, ainsi que de Matrox (un producteur de carte vidéo à l’échelle internationale). La situation linguistique particulière de Montréal lui permettrait également de se démarquer dans le secteur des applications multilingues en multimédia, ou encore dans la traduction ou l’adaptation de produits.

La créativité serait un autre aspect fondamental de la ville, qui offre, dans un contexte de vie agréable, une vie artistique active supportée par plusieurs festivals internationaux. Montréal n’a rien à envier au niveau culturel. 

Par contre, ces aspects seraient contrebalancés par de sérieux manques au niveau de la capacité de la mise en marché. Si les Montréalais sont très créatifs, ils demeurent faibles en marketing et en exportation de produits.

            Dans le même ordre d’idée, on reproche souvent à la population de Montréal une propension moins élevée à l’entrepreneuriat, ce qui est visible en regardant les grandes compagnies québécoises, qui ne sont généralement pas fondée sur l’innovation et qui sont souvent largement soutenues par l’état. Les sommes massives investies en vain dans de gros projets corporatifs peuvent s’avérer un désavantage à long terme pour les petites firmes dans le secteur de l’innovation et dans le développement de créneaux inédits.

La petite taille relative de Montréal en comparaison aux grandes capitales demeure un problème, puisque la petitesse du marché québécois nuit souvent aux entreprises en démarrage. Cela s’avère problématique lorsqu’on prend en compte le fait que beaucoup d’entreprises n’ont pas le réflexe de concevoir les produits en fonction des marchés mondiaux. S’attaquer aux marchés francophones internationaux peut s’avérer une solution intermédiaire. Cela peut être utile au démarrage, mais nuire pour le développement à plus long terme.

4.3 Montréal dans son contexte culturel[28]

Terminons avec quelques considérations plus générales sur Montréal. Outre les facteurs strictement reliés au secteur de la haute technologie, il faut soulever quelques aspects culturels. Une rencontre avec Hervé Fischer de l’Université Concordia à Montréal a permis de soulever les facteurs suivants, qui sont au nombre de quatre : l'ancienneté du prestige de Montréal, son cosmopolitisme et sa mobilité, la visibilité internationale de ses artistes et de ses événements ainsi que la remontée de Montréal depuis le début des années 90, un phénomène qui aurait été sous-estimé par les dernières études dans le domaine. Ces facteurs, mis ensemble, pourraient servir à justifier l’importance de Montréal, à l’aide de dimensions qualitatives. Cette vision qualitative pourrait nous amener à penser que le plein potentiel de Montréal n’a pas encore pleinement éclos à travers les données statistiques ?

4.3.1 L'ancienneté du prestige de Montréal

Il ne faut pas oublier l'importance de Montréal comme première métropole historique du Canada, avant d'être dépassée par Toronto comme centre d'affaires. Également, Montréal a toujours été une ville d'innovation, comme on le voit dans le rôle qu'elle a joué dans le développement des télécommunications au pays. Même au début du siècle, elle jouait un rôle prédominant avec les Émile Berliner, Marconi, Reginald Fessenden et compagnie, comme nous l’avons vu au début de ce chapitre. À ce moment, Montréal occupait un rôle important dans l'empire britannique, et elle a par la suite bénéficié de sa position stratégique sur le continent américain durant les deux Guerres pour le développement de son industrie de la recherche de pointe. Ce prestige comme ville d’innovation possède donc des racines profondes ici.

 
4.3.2 La mobilité et le cosmopolitisme de Montréal

S'il est cliché d'évoquer l'aspect européen de Montréal, il ne faut pas oublier son importance comme lieu de transit au niveau international. Au-delà des liens étroits avec le continent européen, il faut aussi voir que Montréal a intégré le réseau des métropoles cosmopolites à l'échelle internationale, à l'instar de Barcelone, Cologne ou d'autres villes de taille similaire. Sans être une mégapole de la taille de Tokyo, New York, Londres ou Paris, elle possède toutefois ses racines dans le réseau des villes internationales, y compris au niveau des arts. De ce fait, beaucoup d'individus vont et viennent, alors que beaucoup y reviennent après avoir fait l’acquisition d’expériences ailleurs dans le monde. On peut penser à Softimage comme exemple-type de compagnie en lien direct avec les grands centres américains. Ce type de compagnie favorise à la fois le rayonnement de Montréal à l'échelle internationale et le développement de compétences spécifiques au niveau local. Il ne faut pas oublier l'aspect cosmopolite et multiculturel intégré à Montréal, même si techniquement plusieurs autres villes possèdent des taux d’immigration et de mobilité supérieurs.

4.3.3 Des événements et des artistes plus porteurs que d'autres (visibilité)

Derrière les événements fondamentaux que furent l'Exposition Universelle de 1967 et les Jeux Olympiques de 1976, il faut voir l'importance qu'ont les différents événements internationaux qui se tiennent ici chaque année pour le prestige de Montréal, et ce dans divers domaines au niveau des arts, de la culture, de la mode, de la gastronomie ou de tout autre aspect culturel.

Cette visibilité demeure essentielle à la réputation de Montréal comme grande ville du monde, car en matière de culture, la qualité compte plus que la quantité. Derrière les statistiques des industries culturelles des villes et leurs retombées économiques se trouve le prestige qu'apportent les artistes à leur port d'attache. En effet, les quelques artistes reconnus à l'échelle internationale comptent davantage pour l'image de Montréal que les dizaines de milliers d'artistes locaux.

Montréal a dans ce cas profité de sa double situation francophone et anglophone pour favoriser une industrie de contenus originaux, alors que Toronto et Vancouver doivent, malgré les nombreuses tentatives de se démarquer des villes américaines, se battre pour conserver un rôle qui ne soit pas trop périphérique par rapport aux États-Unis.

4.3.4 La chute et la remontée de la métropole montréalaise

Montréal a été gravement atteinte par des récessions successives dans les années 80 et 90. Elle a aussi profondément été atteinte par le déménagement progressif des sièges sociaux canadiens vers Toronto, qui a beaucoup profité de la situation. C'est pourquoi les nouveaux médias représentent une telle importance : il s'agit de la chance de Montréal de reprendre son rôle de leader dans des secteurs de pointe.

L'effet positif du développement du multimédia à Montréal, ainsi que les fruits des politiques avantageuses du gouvernement québécois commencent à peine à se faire ressentir, et devraient développer encore davantage le potentiel de Montréal à court terme.

Il faudra aussi voir à plus long terme l’impact des fusions municipales qui ont unifié l’île de Montréal en une seule entité administrative. Ce changement aura un impact en modifiant le cadre statistique qui se séparait jusqu’ici entre la ‘Ville’ de Montréal au sens propre de la Communauté Urbaine de Montréal qui l’entourait (et qui comprenait, selon certaines définitions, les couronnes sud et nord de la ville).          Bien que cela ne soit pas entièrement reconnu et analysé par des études à jour sur la situation actuelle, il faut tenir compte du fait que Montréal a effectué une importante remontée durant les cinq dernières années, telle que le révélerait une vision dynamique de la situation. Cela expliquerait en partie le décalage qui semble exister entre les chiffres sur le sujet et la situation réelle de la métropole.

 

4.4 Conclusion

Montréal n’a pas intérêt à se positionner en termes de stricts volumes économiques puisqu’elle n’est qu’une ville d’importance moyenne par rapport à New York ou Los Angeles. Elle doit donc miser sur sa personnalité en développant des créneaux bien à elle et en misant sur ses avantages cognitifs dans le domaine de l’économie du savoir. Elle doit donc continuer à établir son prestige, avec des projets innovants ou des événements artistiques à portée internationale.

Selon Secor[29] "la présence d'un grand nombre d'industries technologiques de pointe, dont certains sont des leaders mondiaux dans leur secteur" est un des quatre facteurs clés pour le développement d'une métropole technologique. Les trois autres étant :

- "Créativité reconnue incluant l'habileté de créer de nouveaux contenus, d'intégrer les contenus existants et de les adapter pour un usage multimédia"

- "Un bassin de ressources humaines en sciences informatiques, en production de logiciels, en production et publication de films et de vidéo, et la capacité de former ces gens pour le multimédia." 

- "Des "banques" de contenu qui peuvent être utilisées pour la production d'émissions télévisées de qualité, les documentaires et autres productions audiovisuelles, les livres, journaux et revues, les collections de musées et les banques de données."

Comme nous l'avons expliqué dans ce chapitre, Montréal possède des avantages notoires dans ces quatre dimensions que sont la création de contenus, les entreprises établies, la créativité et les ressources humaines (talent et formation).

Toutefois, il faut retenir que des avantages et des potentiels ne se concrétisent pas automatiquement d’eux même et que beaucoup d’autres facteurs jouent de façon constante. Terminons donc avec trois arguments à considérer pour que le potentiel de Montréal puisse se réaliser pleinement.

4.4.1 Attention au potentiel de Toronto

Montréal occupe une position privilégiée en ce moment dans le domaine du multimédia. Même plus petite en taille  que Toronto (au niveau de la population), Montréal peut rivaliser au niveau international dans le secteur du multimédia. Or, Toronto, si elle s'organise et profite de sa position dominante sur le plan économique, pourrait surpasser Montréal. Celle-ci doit donc être vigilante et développer des efforts supplémentaires pour consolider ses acquis rapidement. L'effort gouvernemental qui a supporté le développement des nouveaux médias semble commencer à porter fruit, et est un avantage que doit conserver celle-ci dans la course au développement du secteur "digital".

Montréal doit aussi garder le focus sur sa position privilégiée au niveau du contenu créatif, ainsi que dans son rôle en recherche et développement, appuyé par ses ressources étudiantes. Elle risque donc d'attirer en conséquence de meilleurs emplois, à long terme, que les emplois reliés aux affaires quotidiennes de l'informatique.

Comme nous le mentionnons, Toronto ne déploie actuellement que la moitié de son potentiel en multimédia, par rapport à sa taille économique. Toronto s'organise, et c'est donc un concurrent qu'il faut avoir à l'œil.

4.4.2 Réinvestir dans la culture et surtout dans les événements à portée internationale

Le succès de Montréal comme ville est dépendant du succès de ses réalisations culturelles. On voit comment la position de Montréal ne s'établit pas de manière stratégique face aux autres grandes villes canadiennes, mais plutôt dans le réseau des grandes villes cosmopolites. En conséquence, toute la visibilité que peut acquérir Montréal dans des grands événements internationaux profite à celle-ci lorsque vient le temps de compétitionner avec les autres centres technologiques pour accueillir les entreprises étrangères ou se tailler une place sur les différents marchés mondiaux à l'aide de produits réalisés localement.

On en déduit spontanément l'importance économique des retombées économiques de la "culture" montréalaise. C'est dans cette optique que celle-ci doit continuer de revendiquer une aide soutenue des différents paliers de gouvernement.

Les succès de Montréal sont étroitement reliés à sa position de "ville internationale de l'art, de la culture et de la créativité". Sans ce développement de figures locales ayant une portée internationale, notre ville risque d'être confinée à un rôle plutôt périphérique par rapport aux autres centres.

Il devient plus évident que l'aspect culturel peut servir Montréal et que ses compétences en matières de création seront recherchées au cours des prochaines décennies.

4.4.3 Ne pas attendre simplement du levier haute technologie qu'il vienne renforcer le dynamisme culturel

Il faut retenir de l'étude de Richard Florida le rôle fondamental des acquis culturels dans le développement des milieux de hautes technologies. En conséquence, il ne faut pas se fier uniquement sur le développement technologique pour appuyer le développement de la métropole. Celui-ci n'est qu'un facteur parmi d'autres. Un "milieu" bouillonnant d'idée et une qualité de vie et l'atmosphère générale de Montréal possèdent une importance aussi grande, en attirant ou en retenant à Montréal les individus à grand capital humain et les projets prometteurs.

Nous sous-estimons bien souvent l'importance des avancées réalisées dans les différents centres d'art technologique ou d'art multimédia. Ce type d'incubateur joue un rôle fondamental à moyen et à long terme, comme nous l'a prouvé le MediaLab de Boston.

Nous pouvons en conclure que les avantages culturels sont aussi importants que la recherche et le développement appliqués dans le contexte des nouvelles technologies. Montréal pour assurer son développement économique ne doit pas seulement développer les technologies existantes, mais se servir de son potentiel de recherche et de créativité pour mettre à jour de nouveaux développements en matière de technologies.

 



[1] Extrait de ‘Tête branchée sur les nouveaux médias’, Voir, 11 février 1999.

[2] Sur le plan Nord-américain, si on la compare en taille aux villes américaines, la métropole arrive au 14e rang, alors que Toronto arrive en 10e place.

[3] Source : Recensements canadiens de 1966 à 1996.

[4] On pourrait faire remarquer que cette fracture se vit encore aujourd’hui dans l’opposition entre le modèle intellectuel américain, plus à l’aise avec l’entrepreneurship, et le modèle intellectuel français, plus critique.

[5] L’œuvre de Jean-Claude Falardeau est plutôt innovatrice pour son époque. Il fut parmi les premiers à découvrir le potentiel de la sociologie américaine, notamment de l’école de Chicago, ville où il a terminé sa formation. Vu la rareté des écrits qui lui sont consacrés, ce personnage mériterait de faire l’objet d’un mémoire futur.

[6] Ohm Avatar / Chaos Technologies, Montréal Télégraphe : le son iconographe  / Montreal Telegraph: Sound as iconographer (CD-ROM), Montréal, 2000. (Publié à l'occasion de l'exposition présentée à l'espace Montréal Télégraphe du 4 au 28 mai 2000 dans le cadre du 10e anniversaire de la galerie Occurrence à Montréal. Les commissaires étaient Louise Provencher et Richard Max Tremblay).

[7] ‘Conçue par les architectes Hutchison & Wood, la construction de l’édifice The Telegraph Chambers a été achevée en 1900 pour le compte du Canadian Pacific Railway Company. Dès sa construction, l’édifice The Telegraph Chambers situé au 444, rue St François-Xavier à Montréal, coin rue de l’Hôpital, s’impose comme le centre nerveux des communications télégraphiques au Québec. Voisin de l’édifice de la Bourse de Montréal, sa vocation consiste largement à transiger les cotes boursières. La vocation télégraphique de l’édifice s’est terminée en 1964. L’école de télégraphie quant à elle a pris fin en 1960’, ibid..

[8] Elle serait attribuable à un inconnu qui signa C.M. une lettre dans le Scots Magazine d’Édimbourg. en 1753.

[9] ‘En fait, c’est en couplant l’acoustique du téléphone à la gravure du cylindre par un stylet (qui avait pour fonction d’inscrire les messages télégraphiques) qu’Edison inventera le phonographe’. Source : Ohm Avatar / Chaos Technologies, Montréal Télégraphe : le son iconographe  / Montreal Telegraph: Sound as iconographer (CD-ROM), Montréal, 2000.

[10] ibid.

[11] ibid.

[12] ibid.

[13] Pour de plus amples renseignements sur la vie et l’œuvre d’Émile Berliner, il est possible de consulter le site Web du musée à l’adresse suivante : http://osiris.teccart.qc.ca/berliner/

[14] Ohm Avatar / Chaos Technologies, Montréal Télégraphe : le son iconographe  / Montreal Telegraph: Sound as iconographer (CD-ROM), Montréal, 2000.

[15] ibid.

[16] ibid.

[17] Hillner Jennifer et al., Venture Capitals, Wired, vol. 8 no.7, Juillet 2000, p.266.

[18] Multimédium.com, Montréal au palmarès des capitales nord-américaines de l'emploi high-tech, Montréal, 18 Octobre 2000, http://www.mmedium.com/cgi-bin/nouvelles.cgi?Id=4439 

[19] Une copie de cette étude en format PDF, comme toutes les autres mentionnées dans le travail, est disponible sur le site Web qui accompagne ce mémoire.

[20] Florida Richard, The Geography of Bohemia, Carnegie Mellon University, Janvier 2001, p.12. http://www.heinz.cmu.edu/~florida/pages/pub/working_papers/geography.pdf

[21] Il a publié de nombreux dossiers sur le sujet dans le cybermagazine Multimedium.com et va bientôt faire paraître un nouveau livre intitulé ‘2005, L’Odyssée de la société du savoir’.

[22] Entrevue personnelle avec Michel Cartier.

[23] ibid.

[24] ibid.

[25] Benko Georges, Géographie des technopôles, Masson, Paris , 1991.p. 91-93

[26] ibid., p.90

[27] PriceWaterhouseCoopers, "Toronto New Media Works Study", Toronto, janvier 2000, p.46-48.

[28] J’aimerais remercier Hervé Fischer pour son inspiration par rapport aux idées développées dans cette conclusion.

[29] Secor, The Multimedia Industry in Canada, 1997, p.6